Lucifer et moi, ou Faust revisité par Jacques Grand-Jouan
On y pensait depuis longtemps. Donner sur AdmiNet City une place à des artistes, au cinéma, à la poésie, à la peinture, à la littérature, malgré notre ligne éditoriale « Technologies, éducation et libertés ». Je devrais plutôt dire, aujourd’hui, en raison de cette ligne éditoriale.
Pourquoi ? D’abord parce qu’on imagine mal une société ouverte qui les ignorerait. Et qu’au fil des mois, il nous a semblé que ces expressions-là risquaient de pâtir de certains effets actuels des rouleaux compresseurs technologiques.
Fermement opposés au projet de loi Création et Internet (ex Hadopi), nous devons en revanche soutenir en actes la création et les créateurs, si souvent absents, par les temps qui courent, de débats qui prétendent ne se préoccuper que d’eux et parler en leur nom.
Cawailleur inaugure cette nouvelle direction éditoriale par la présentation d’un film emblématique, Lucifer et moi, de Jacques Grand-Jouan, car il illustre la liberté au sein des libertés artistiques. Personne ne peut, à nos yeux, en parler mieux que Pierre-Henri Deleau, découvreur de talents aux quatre coins du monde, connu pour son esprit incorruptible.
Entre les grosses machines hollywoodiennes sorties à grand renfort de copies et de publicité et les films français formatés à l’avance (comédies, policiers) pour séduire le public hexagonal, il y a aujourd’hui de moins en moins de place pour les films d’auteurs, ceux que Pascale Ferran nomme joliment « les films du milieu ». Qu’en est-il alors des films pirates ou sauvages commandés dans l’urgence, conçus en marge des sentiers battus, des films de rêveurs ou de poètes ? Car Lucifer et moi est de ceux-là. Film inclassable, échappant à tout critère établi, images d’une mémoire douloureuse, téléscopage de souvenirs prégnants, fulgurances lyriques qui transcendent la réalité quotidienne, ou lave incandescente qui remonte du tréfonds de l’être, Lucifer et moi est tout cela à la fois et ne ressemble à aucun autre film. C’est la souffrance mise à nu d’un poète qui tente désespérément de survivre dans un monde qu’il n’a jamais su apprivoiser. Étrange égaré qui réinvente la langue oubliée venue de la souffrance, Grand-Jouan nous arrache à la réalité prévisible et rassurante pour nous emmener vers les soleils noirs de l’Inconnu où tout est danger. ici point de balise pour le voyageur téméraire, mais la certitude de terres inconnues toujours plus brûlantes.
Au vrai, Lucifer et moi n’est même pas un « film du milieu », c’est mieux et infiniment plus rare, c’est un film d’ailleurs.
Pierre-Henri Deleau
Un homme écrit. Quoi ? Son histoire ou le scénario d’un film. Il a du mal, en confie la tâche à son double, Lucifer. Ensemble, ils passent en revue sa vie. Les souvenirs affluent. Flashback dans l’enfance, extraits de ses vieux films et… la vie continue. Entre refrains, échappées belles et audaces, le film finit par s’écrire et se faire sous nos yeux. Un film palimpseste, samplé, enchanteur. Une histoire du cinéma à lui tout seul. Le mythe de Faust revisité.
Un long poème, petit bateau en papier sur une rivière d’encre.
Avec Jean-François Balmer, Claude Chabrol, Orson Welles, Pierre Etaix, Eugène Ionesco, Fanny Deblok, Pascal Aubier, Roland Dubillard, Ariane Dubillard, Misha Dolmen, Jules Cariou,
et la participation de Virginie Thèvenet, Sylvie Flepp, Catherine Binet et Jean Murat.
Réalisation : Jean-Jacques Grand-Jouan
Scénario : Bertrand Tavernier, Gérard Zingg, Jean-Jacques Grand-Jouan
Dialogue : Jean-Jacques Grand-Jouan
Musique : Éric Demarsan
Décor : Jean-Pierre Braun
Image : Alain Souffi
Son : Alain Curvelier
Montage : Sylvie Lager, Hervé Deluze
Production : François Grand-Jouan — Eleni Theodorou
Avec le soutien de la Ville de Nantes.
Cinéma L’Entrepôt, 7/9 rue Francis de Pressensé, Paris 75014
Métro Pernéty
Durée : 105 min
Publié par Dominique Lacroix













