Je doute donc je suis. Je doute donc je crée.
« Puisque nous traitons de la nature de l’âme, écartons de nos considérations toutes les connaissances qui nous viennent de l’extérieur par les sens corporels, et tournons notre attention, le plus soigneusement possible, vers ce dont nous avons posé que toute âme le savait à son propre sujet et tenait pour certain.
En effet, est ce que le pouvoir de vivre, et de se souvenir, de saisir par l’intelligence, de vouloir, de penser, de savoir, de juger est le propre de l’air, ou du feu, ou du cerveau, ou du sang, ou des atomes, ou de je ne sais quel cinquième corps ajouté aux quatre éléments connus, ou est-ce la structure, l’équilibre de notre chair elle-même qui est capable de produire ces effets ? Les hommes en ont douté, l’un essayant d’affirmer ceci, l’autre cela. Cependant, qui douterait qu’il vit, qu’il se souvient, qu’il saisit par l’intelligence, qu’il veut, qu’il pense, qu’il sait et qu’il juge ?
D’ailleurs, même quand il doute, il vit ; s’il doute, il se souvient de ce qui le fait douter ; s’il doute, il saisit son propre doute par son intelligence; s’il doute, c’est qu’il veut être certain; s’il doute, il pense ; s’il doute, il sait qu’il ne sait pas; s’il doute, il juge qu’il ne lui convient pas de donner à la légère son assentiment. Donc, on peut douter de tout sauf de tout cela : si cela n’existait pas, il ne serait pas possible de douter de quoi que ce soit. »
Augustin d’Hippone, alias Saint Augustin, La Trinité, livre X, Autre Trinité dans l’homme, vers 416
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« Je jugeai que pour tout le reste de mes opinions je pouvois librement entreprendre de m’en défaire. Et d’autant que j’espérois en pouvoir mieux venir à bout en conversant avec les hommes qu’en demeurant plus long-temps renfermé dans le poêle où j’avois eu toutes ces pensées, l’hiver n’étoit pas encore bien achevé que je me remis à voyager. Et en toutes les neuf années suivantes je ne fis autre chose que rouler çà et là dans le monde, tâchant d’y être spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent; et, faisant particulière ment réflexion en chaque matière sur ce qui la pouvoit rendre suspecte et nous donner occasion de nous méprendre, je déracinois cependant de mon esprit toutes les erreurs qui s’y étoient pu glisser auparavant. Non que j’imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent d’être toujours irrésolus; car, au contraire, tout mon dessein ne tendoit qu’à m’assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l’argile. Ce qui me réussissoit, ce me semble, assez bien, d’autant que, tâchant à découvrir la fausseté ou l’incertitude des propositions que j’examinois, non par de foibles conjectures, mais par des raisonnements clairs et assurés, je n’en rencontrois point de si douteuse que je n’en tirasse toujours quelque conclusion assez certaine, quand ce n’eût été que cela même qu’elle ne contenoit rien de certain. Et, comme, en abattant un vieux logis, on en réserve ordinairement les démolitions pour servir à en bâtir un nouveau, ainsi,en détruisant toutes celles de mes opinions que je jugeois être mal fondées, je faisois diverses observations et acquérois plusieurs expériences qui m’ont servi depuis à en établir de plus certaines. »
René Descartes, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences, 3e partie
Imprimerie de Ian Maire, Leyde, 1637
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Je me contenterai de faire coexister, dans le registre de l’esprit, la composante linéaire et la composante cyclique. Pour commencer, constatons que la mesure du temps est un paradoxe : comment comparer ce qui a été et ne sera jamais plus avec ce qui est là ? « Le passé n’existe qu’en tant que souvenir présent, l’avenir en tant qu’espoir présent, quant au présent, il est insaisissable » écrivait Borges[1], entraînant le lecteur de « Tlön » dans un vertige métaphysique.
Une question fondamentale se pose : pourquoi ne prend-on pas les « outils intellectuels » pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des techniques ? La première des techniques importantes pour les hommes d’action, c’est celle qui permet d’aller de l’avant, la technique de créativité.
Il est très intéressant, à cet égard, de mettre face-à-face les quatre principes de la méthode analytique de Descartes, et en miroir quatre principes d’une méthode créatrice, inspirée des « techniques de créativité ».
• Le premier était de ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle. C’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement en mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. • Le second de diviser chacune des difficultés que j’examinais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. • Le troisième de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés dans la connaissance des plus composés, en supposant même de l’ordre dans ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. • Et le dernier de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. |
• Le premier de ne recevoir aucun projet comme impossible que je ne le connusse évidemment être tel. C’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus dans mes objections que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement en mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. • Le second de réunir les compétences et les motivations d’une diversité et d’une qualité suffisante pour porter le projet jusqu’à sa réalisation. • Le troisième de conduire par ordre le travail re-créateur, en commençant par les propositions les plus variées pour monter peu à peu, comme par degrés, dans l’exigence et la cohérence du projet, en ménageant des épreuves qui le confrontent à la demande extérieure. • Et le dernier de faire en sorte que s’exerce partout une vigilance si assidue que je fusse assuré du progrès constant de la qualité de l’exécution. |
Si on transpose Descartes en l’inversant, on voit que son premier précepte : « De ne recevoir jamais aucune autre chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » devient : « De ne recevoir aucun projet comme impossible que je ne le connusse évidemment être tel… ». On pourrait appeler cela le « principe de Gropius ». Walter Gropius, architecte, fut le fondateur du « Bauhaus », l’école de Design allemande qui fonctionna de 1919 à 1933. Cette école, qui a fait l’objet de nombreuses publications et même d’une rétrospective au Centre Pompidou, est encore considérée comme un modèle de créativité. Or, la règle qu’avait instituée Gropius était : « Si un étudiant a une idée et qu’il n’y a pas de raison évidente pour que cette idée ne soit pas réalisable, alors l’école lui fournira les moyens pour qu’il la réalise, on délibérera après de sa valeur ». C’est bien le même principe que celui énoncé en miroir de Descartes : « De ne recevoir aucun projet comme impossible que je ne le connusse évidemment être tel… ».
Il est clair que, dans le cas du Bauhaus, le principe de Gropius a fonctionné. Toute l’architecture, le design et le graphisme de la seconde moitié du vingtième siècle doivent quelque chose à l’extraordinaire créativité de cette école. Mais on peut se demander pourquoi cela a si bien marché. À mon avis, la réponse est simple : l’accomplissement d’un projet n’est pas — n’est pas seulement — dû à sa cohérence. Il est surtout le fait de la motivation de celui qui le porte. D’où l’importance de le laisser s’exprimer. En s’exprimant, il progresse et le projet se précise, l’état naissant se manifeste. Si on ne le laisse pas s’exprimer, il pratique l’auto-censure. Cette nécessité a donné lieu à la règle de non-censure, présente dans toutes les « techniques de créativité » qu’appliquent les consultants.
Thierry Gaudin
Innovation et prospective,
La Pensée créatrice,
Thèse sur travaux, 2008.
Ouvrage à paraître.
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Extraits choisis et réunis par Dominique Lacroix
- Jorge Luis Borges,
Fictions,
Gallimard, Paris, 1944 (↩ )
Posted: septembre 7th, 2008 under * Livres, Développement, Innovation, Internet, Langages, Médias, Propagande, Recherche, Savoirs, Société, Usages, Économie, Éducation du futur.

















