Des milliers de techniciens dans le monde veillent à la sécurité d’Internet, par Louis Pouzin
Note de l’éditeur
Promouvoir une autre gouvernance de l’Internet ne signifie à nos yeux aucun anti-américanisme, ni même aucune hostilité aux logiques de marché, bien au contraire. Les véritables mécanismes de marché requièrent la diversité qui favorise les échanges et sont aux antipodes des hégémonies et monopoles. Les véritables mécanismes de marché se nourrissent d’investissements dans la création de valeur ajoutée, la spéculation les étouffe. Les véritables mécanismes de marché ont également besoin que les biens communs, notamment les infrastructures de communication, soient gérées dans l’intérêt général et non privatisables.
La venue à Paris de l’Icann est une occasion de réaffirmer que la gouvernance de l’Internet doit évoluer vers le partage du pouvoir entre plusieurs parties prenantes. Pour la paix et la bonne conduite de cette évolution, il paraît souhaitable de la mener en concertation avec nos amis américains.
Il est indispensable que ce changement soit accompagné de débats de fond, qui n’occultent pas, en particulier, que le système technique actuel de gestion des noms de domaine n’est pas le seul possible et le contrôle hégémonique américain ni une fatalité ni une obligation. Et que la logique spéculative ne doit pas régir le nommage[1], car la langue est un bien commun qui s’accomode mal de privatisation[2].
Pour permettre au public de mesurer les enjeux de ces débats et d’y participer, les associations de l’Internet doivent accomplir un effort d’information et de pédagogie qui rende ces questions techniques compréhensibles. C’est l’une des missions de l’Isoc[3] qui, en tant que gestionnaire de l’extension .org[4], est en charge des intérêts de la société civile. Il faut bien reconnaître que, en France du moins, de mauvaises habitudes ont plutôt donné quelques privilèges à une minorité jargonnante ou langue de bois. Et que certains ne se montrent pas très empressés à sortir de ce modèle.
Louis Pouzin, ingénieur informaticien de haute volée, fait partie de ceux qui accomplissent cet effort dans les débats et Cawailleur se fait un grand plaisir de donner écho aux Échos qui publient aujourd’hui une interview où il donne son point de vue en langage clair.
Dominique Lacroix
Extraits de l’interview de Louis Pouzin aux Échos, 20 juin 2008
Sur la fatalité technique
La situation actuelle imposée par les États-Unis — sans aucune légitimité internationale —
suscite des critiques depuis plus de dix ans. Elle a été acceptée par tous les pays, jusqu’au jour où, en 2006, la Chine s’est décidée à devenir autonome. D’autres pays pourraient faire de même, s’ils l’osaient. Le sujet est politique. Des Républicains américains ne se sont-ils pas opposés en 2005 à l’idée que le « .net » puisse être géré par une société allemande ? Le contrôle des États-Unis se justifie de moins en moins, à mesure que se développent les compétences nationales. Pour adapter l’Internet aux besoins de leurs citoyens, les gouvernements prennent davantage de responsabilités dans la gouvernance de l’Internet. C’est irréversible. La Tunisie vient de lancer un appel d’offres pour un DNS en arabe. Plus discrètement, les pays du Golfe ont un intranet arabisé.
Sur l’argument de sécurité
Les États-Unis peuvent prétendre garantir la stabilité de l’Internet sur leur territoire. Mais l’affirmer pour les autres pays est un dogme états-unien. Début 2008, un tremblement sous-marin a interrompu durant plusieurs jours les accès au réseau dans les pays du Golfe, ainsi qu’en Inde et en Afrique orientale. En fait de sécurité, au sens technique, il n’y en a pratiquement pas dans Internet. L’expansion des spams en est la preuve. Sécuriser des échanges entre utilisateurs via des logiciels est possible, mais pas les échanges techniques entre les différents éléments du réseau. Des virus comme « I love you » ont neutralisé des sites par milliers, des jours durant. Un seul hacker peut contrôler un million de « zombies » (Windows infectés) et asphyxier des serveurs. Si Internet n’est pas plus souvent attaqué, on le doit à la surveillance de milliers d’équipes de techniciens, en majorité hors des États-Unis (organisations académiques, opérateurs de réseau, fournisseurs d’accès…), ainsi qu’à la « modération » des pirates soucieux de ne pas casser la machine.
Louis Pouzin
En savoir plus
— Lire l’article en entier sur le site des Échos
— Lire la notice Louis Pouzin sur Wikipedia
— Le site officiel de l’Icann, consacré à la 32e rencontre internationale de juin 2008 à Paris, en français
— Un wiki d’informations sur l’Icann, indépendant, en français et en anglais, Icannwiki, coordonné par Stéphane Van Gelder
- Le nommage recouvre toutes les règles et procédures qui transforment les nombres désignant des machines dans les protocoles de communication en mots lisibles et mémorisables par des humains.
Ex. 213.186.33.4 est l’adresse IP, dans l’Internet Protocol, de la machine qui héberge adminet.ca (↩ ) - Une saine analyse de Charles Tiné sur la gestion spéculative des extensions, sur mailClub.info (↩ )
- Internet society, www.isoc.org (↩ )
- L’extension .org est largement associée aux organisations non commerciales. Depuis 2003, cette extension de premier niveau est gérée par Public Interest Registry, une not-for-profit corporation filiale de l’Isoc. (↩ )
Posted: juin 20th, 2008 under Cyber-économie, Droits de l'immatériel, Gouvernance de l'Internet, Informatique, Interculturel, Internet, Internet des Objets, Langages, Multilinguisme, Médias, Société, Technologies, Usages, Économie.













