Des objets techniques paradoxaux, par Philippe Mallein
et
signaux faibles du changement social
4/4
par Philippe Mallein, mai 2008[1]

Conclusion
Voilà ce qui ressort de toutes ces réflexions autour de l’usage des technologies de l’information et de la communication, je les considère comme un symptôme d’un changement social profond qui est en train de se produire dans tous les domaines, et qui signifie que notre rapport au temps, notre rapport à soi, notre rapport aux autres, au territoire, à l’action etc., toute notre vie est en train de se transformer complètement, et que c’est dans cette direction que l’on est en train d’aller sans même s’en rendre compte.
Pour en revenir à l’injonction contradictoire initiale, c’est-à-dire réussir sa vie, être à la fois autonome et conforme. Je crois qu’aujourd’hui cette injonction est très difficile à vivre pour un certain nombre de gens et on peut voir des fuites aux deux extrêmes, à l’extrême du collectif et à l’extrême de l’individu.
À l’extrême du collectif, il y a des personnes qui n’arrivent pas à négocier ce nouveau rapport individu/collectif et donc qui sombrent dans le tout collectif, et basculent dans la secte ou dans l’intégrisme.
Leur raisonnement est le suivant : « Je n’arrive pas à être moi-même, c’est trop difficile et donc la seule chance que j’ai c’est de compter sur d’autres, des gourous ou des donneurs d’ordres qui vont me dire comment je dois vivre ». Je suis donc complètement soumis à un collectif extrêmement rigoureux qui ne laisse aucune place à l’individu.
Ce sont toutes les dimensions sectaires et intégristes que l’on voit apparaître, et qui se développent très fortement.
À l’autre extrême, celui de l’individu, on trouve les personnes qui partent dans la drogue et les addictions de toutes sortes, car la drogue c’est l’explosion de soi, c’est le soi tout seul qui n’a plus besoin des autres.
Grâce à ma drogue je suis tout-puissant, j’exhale et j’exalte mon individualité. Elle s’exprime par tous les pores de ma vie ; grâce à la drogue, je joue seul avec et sur mon individualité. L’individu se coupe alors de tout collectif.
C’est ce que Céline Verchère a particulièrement bien montré dans sa thèse sur les enjeux identitaires de la consommation de drogues dans les rave parties où l’on voit bien toutes ces dimensions centrées sur l’individu.
Je considère ces phénomènes paradoxaux comme des symptômes très forts d’un changement social qui est en train de se produire et qui est un changement majeur dans notre société. Et si l’on n’intègre pas tous ces changements sociaux, alors on va passer à côté d’un développement économique et social nouveau, car tout développement économique et social se fera aujourd’hui sur ces valeurs-là. Sur ces nouvelles valeurs et sur cette capacité à faire vivre ensemble des paradoxes, des choses qui auparavant étaient contradictoires. Et c’est sur cela que se fera le développement économique, social et culturel de nos sociétés contemporaines.
C’est donc toute la complexité de notre société avec son injonction contradictoire à l’autonomie et à l’hétéronomie. Les propos des théoriciens, psychiatres et psychanalystes à ce sujet sont les suivants : pour pouvoir vivre à partir de la double-entrave, il faut d’abord réussir à l’identifier et à la comprendre. Une fois qu’on l’a comprise, il se passe quelque chose, l’histoire se remet en marche. Et ces paradoxes dont je parle font partie de l’histoire, c’est la préfiguration de quelque chose de nouveau qui va apparaître, qui nous est totalement inconnu.
Le fait que ces paradoxes existent sont les signaux d’une montée de nouvelles valeurs qui viennent se mêler aux valeurs existantes, qui peuvent même fonctionner au service de ces valeurs et qui au bout d’un certain temps se mettent à s’autonomiser et à construire un nouveau système de société, de valeurs sociales.
Aujourd’hui, ce qu’on essaie de faire dans la démarche d’innovation technique, avec toujours l’idée d’associer l’usage à la conception, c’est de tenir compte de ces paradoxes pour concevoir des innovations ambivalentes qui peuvent servir à la fois à vivre dans le réel et dans le virtuel, à gagner du temps et perdre du temps, à vivre séparés-ensemble etc.
Ce qui n’est pas simple, mais qui permet d’être en phase avec les changements de norme sociale et qui laisse donc plus de chances d’accompagner ce changement social.
Et donc, du point de vue de la réussite de l’innovation, pour des raisons économiques comme pour des raisons de dynamique sociale et culturelle, et d’intégration des objets techniques dans une société qui est un phénomène culturel très important, il faut concevoir des innovations ambivalentes en phase avec ces changements de normes sociales. Concrètement, cette théorie est plus difficile à appliquer mais elle nous donne une ligne directrice.
Une innovation technologique réussie est donc une innovation en phase avec le changement social et culturel.
Et un changement social et culturel réussi est un changement en phase avec les technologies.
Tout est en interaction. Une société qui produit des objets techniques complètement décalés par rapport à ces évolutions est sûre de s’écrouler, et malheureusement je crois que c’est un peu ce que l’on risque en France aujourd’hui.
Mais inversement, un changement social qui ne couvre pas toutes les dimensions technologiques est un changement qui ne fonctionnera pas, qui n’aura pas les outils matériels de sa transformation.
Philippe Mallein
N.B. Le titre de cet article et le choix des illustrations sont de la rédaction.
Si vous avez manqué le début
— Réussir sa vie rend fou, ou Des signaux faibles du changement social
— L’intimité affichée ou Vivre séparé-ensemble : le rapport au temps, à soi, aux autres
— Nos amis les objets techniques
- Philippe Mallein est Conseiller scientifique Innovation et Usages CAUTIC, CNRS, CEA-Leti, MINATEC IDEAs Laboratory®, Université de Grenoble (↩ )
Posted: juin 4th, 2008 under Communautés virtuelles, Cyber-économie, Innovation, Interculturel, Internet, Internet des Objets, Langages, Mutations, Prospective, Recherche, Réseaux sociaux, Savoirs, Société, Technologies, Usages, Économie, Éducation du futur.













