De l’insoutenable légèreté de l’Internet, par Paul Mathias
L’Internet n’est pas un simple outil intégré à la panoplie de « l’homme moderne ». Mais s’il n’est pas un simple outil, il n’est pas plus « disponible », comme on dit des choses dont nous faisons « ce que bon nous semble ». D’elles, nous fixons les usages, l’utilité, nous les intégrons dans des systèmes de fins que nous savons définir et auxquels nous savons les ajuster. En somme, des choses il est possible de se donner une représentation « téléologique ». Mais non pas de l’Internet. Voudrait-on le confiner dans ses « usages », il faudrait pouvoir les désigner. Courrier électronique ? Commerce ? Loisirs ? Politique ? Tous ressortissent à l’Internet, aucun ne représente adéquatement le « phénomène total » de l’Internet. Car l’Internet est une figure contemporaine et technologique de notre réel, et comme tel il est pour ainsi dire en excès permanent par rapport à lui-même. Aussi ressemble-t-il à ce jour fort peu à ce qu’il était il y a seulement dix ans — et moins encore à ce à quoi le destinaient ses créateurs vers la fin des années 60 — et nul ne peut anticiper ce qu’il sera, à quels dépassements ou transgressions il pourra dans l’avenir donner lieu.
Son indisponibilité, voilà ce qui forme indiscutablement la question cruciale de l’Internet. Ce n’est pas que nous ne savons pas dire ce qu’il est ni à quoi il sert, c’est plutôt que, disant tout ce que nous en disons, parfois avec l’aval des sciences informatiques ou des sciences humaines, nous ne trahissons jamais que des écarts structurels à toute certitude possible : descriptions minutieuses mais locales, analyses fonctionnelles mais aveugles à toute herméneutique, certitudes pratiques couronnées de succès mais inimitables et singulières. Ces « écarts » tiennent, pensons-nous — et c’est la thèse directrice de cet ouvrage — au fait qu’au plan de la théorie nous n’assumons jamais le principe de l’indisponibilité de l’Internet. Il n’est pas dans les usages de l’érudition contemporaine de considérer que l’Internet n’est rien qui nous soit donné « là-devant », mais bien quelque chose qui nous traverse et nous prolonge comme notre propre monde, ne serait-ce que de manière textuelle et sémantique. Assumer au rebours ce principe d’indisponibilité, c’est renoncer à le penser comme un outil confiné dans son architecture et ses usages pour penser un phénomène total et un monde.
Cette distinction est capitale, et pour des raisons du reste très évidentes. Un outil, de sa conception à son usage, induit un certain type de questionnement, axé principalement autour des conditions d’optimisation de sa forme et de maximisation des effets de son exploitation. Appliqué à l’Internet, ce type de questionnement concerne essentiellement les procédures informatiques garantissant son fonctionnement optimal – protocoles et débit des flux – et les systèmes régulatoires nécessaires à la police de nos usages — lois, réglementations, codes, chartes, etc. Il n’est d’ailleurs pas exclu que ces deux perspectives se rejoignent pour produire un Internet fiable et responsable[1]. Nous pensons, quant à nous, que de telles préoccupations sont techniquement admissibles, mais que nous ne devons pas moins leur opposer un procès en légitimité. Se détachant sur un horizon relativement mystificateur de maîtrise technologique, elles servent, ou du moins expriment — même à leur corps défendant — des visées hégémonistes et coercitives. De la maîtrise technologique des flux à la régulation a priori des comportements, il n’y a ni voie, ni distance, ni espace, il y a identité : c’est l’œil de Caïn !
Ce livre répond donc à un projet théorique, mais dont il appartient à chacun de mesurer les effets pratiques — sociaux et politiques. À moins d’une conception non instrumentaliste de l’Internet, à moins d’une réflexion sur l’ouverture infinie du monde Internet et des innumérables possibilités qu’il déploie, à moins en somme d’une conception philosophique des réseaux, nous courons le risque d’un enfermement à la fois théorique et pratique dans les schèmes aliénants et passablement totalitaires de l’utilitarisme, du productivisme, du rentabilisme, et de leur extension naturelle : le sécuritarisme. Réduire l’Internet à ses usages « bien connus » et ceux-ci aux systèmes régulatoires faits pour les choses et les outils, c’est contraindre non seulement nos choix de « navigation », mais aussi et surtout nos choix de pensée et d’écriture, ainsi que les modalités diverses de notre relation à nous-même, à l’intelligence que nous avons de notre réalité contemporaine, et somme toute à l’intelligence que nous entretenons et partageons les uns avec les autres. L’Internet n’est pas un instrument dont nous devrions décrire les effets ou mettre au jour les finalités les plus certaines, c’est un espace sémantique prolongeant notre « monde de la vie », et dont nous devrions parcourir les voies au fur et à mesure que nous sommes capables de les ouvrir pour notre propre compte. Là où, aveuglément essentialiste, l’instrumentalisme se raidit dans une posture systématiquement réactive aux inventions du monde Internet, nous postulons qu’il faut en produire une lecture pragmatique, ouverte et créative. Où l’un pense toujours l’impossibilité, l’autre doit inlassablement s’emparer des résurgentes possibilités de l’Internet.
Paul Mathias
Ce texte est la seconde partie de l’avant-propos inédit de l’ouvrage à paraître :
Les Libertés numériques
Notre liberté est-elle menacée par l’Internet ?, de Paul Mathias
Presses Universitaires de France, 2008
Si vous avez manqué le début : Internet, ou « le ballet des libertés »
Paul Mathias est professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV (Paris).
Au Collège international de philosophie, il est directeur de programme et dirige le séminaire :
« Éléments pour une théorie des réseaux. L’Internet, entre la subjectivité et son monde ».
Paul Mathias fait également partie de l’Atelier Internet, Équipe Réseaux, savoir, territoire, de l’École normale supérieure, créé et coordonné par Éric Guichard.
- On retrouve cette thématique dans nombre de conférences et de séminaires de recherche. Cf. par exemple le cycle de séminaires « Société de l’information, confiance et gouvernance. S’engager dans un monde incertain » de la Faculté d’informatique de la FUNDP de Namur (Belgique).
http://www.fundp.ac.be/facultes/info/agenda/cycle-seminaire-societe-information.html
dernière consultation le 1er mars 2008 (↩ )
Posted: mars 13th, 2008 under * Livres, Internet, Langages, Savoirs, Société, Usages.













