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Monétisation de l’immatériel : les noms de domaines (1/9)

Atelier Internet de l'ENSConférence à l’Atelier Internet de l’ENS,
Paris, lundi 12 novembre 2007
par Charles Simon

[Les titres des 9 épisodes sont de la rédaction]

Le vol des mots

« Je suis un voleur. Je vends des noms de domaines. Je gagne beaucoup d’argent en vendant à un public qui n’y comprend rien un simple acte informatique qui consiste à ajouter une ligne dans une base de données » (1), voilà comment Laurent Chemla résumait l’économie des noms de domaine en l’an 2000. Laurent Chemla n’est pas n’importe qui, il est l’un des fondateurs du bureau d’enregistrement Gandi, le plus important bureau français (2). Sept ans plus tard, les noms de domaine est-ce toujours le vol ?

Les noms de domaine ont ceci de particulier qu’ils se sont détachés de la raison d’être que leur avaient fixée leurs concepteurs. Ils devaient être des identifiants plus faciles à retenir et à manier pour l’utilisateur humain que les adresses IP, ces numéros de téléphone de l’internet. Ils devaient être de simples pointeurs techniques permettant de faire le lien entre une identification humaine (le site web X répond à l’adresse www.exemple.com) et une identification mécanique (le serveur informatique hébergeant le site web X répond à l’adresse 192.64.206.34). Aujourd’hui l’écrasante majorité des utilisateurs ne voit plus en eux qu’une enseigne, un symbole et, la rareté aidant, ils ont pris de la valeur. Ce qui n’était qu’une « ligne dans une base de données » est devenue un objet de commerce qui s’enregistre, se revend, se squatte et se récupère à l’issue de procédures judiciaires.
Au passage, il ne fait pas de doute qu’on peut devenir riche grâce aux noms de domaine. Laurent Chemla en est la preuve vivante. Lui et les 3 autres fondateurs de Gandi ont touché 13,35 millions d’euros lorsqu’ils ont vendu leurs parts dans la société à la mi-2005. Mais il ne s’agit que d’une aventure individuelle dans l’histoire plus générale de l’industrie des noms de domaine.

IPv6
Nous ne prétendons pas retracer ici cette histoire ou même l’esquisser. Après avoir dégagé les lignes de force qui nous semblent marquer l’évolution des noms de domaine depuis 1995, nous essayerons simplement de les illustrer par des exemples concrets . Cette méthode pointilliste trace le portrait d’un monde vu par un praticien. Elle ne prétend ni tout saisir ni être neutre. C’est la vision d’un avocat. Les points saillants sont donc « pathologiques ». Les déviances, les points limite sont préférés aux comportements « normaux ».
Mais au travers des observations fragmentaires un fil se dégage : l’écart paradoxal entre la valeur nominale et la valeur symbolique des noms de domaine. Aujourd’hui, des gens sont prêts à investir des milliers d’euros pour la possession d’une « ligne de code » qui n’en vaut que quelques dizaines à l’enregistrement. Des intermédiaires sont bien sûr apparus pour tirer parti de cette situation. À côté du spéculateur occasionnel qui enregistre des noms de domaine au coup par coup et les met aux enchères sur les plateformes spécialisées, on trouve donc ces plateformes elles-mêmes, le « cybersquatteur » qui enregistre comme nom de domaine la marque ou le patronyme d’un tiers dans l’espoir d’en tirer un profit illégitime ou encore le professionnel qui enregistre en masse des noms pour leur associer des sites web qui sont en fait de véritables panneaux publicitaires virtuels. Toutes ces personnes sont les receleurs de ce simple acte informatique dont parlait Laurent Chemla en 2000.

En 2007, le vol continue donc.

(1) Le texte de la tribune est disponible en ligne à l’adresse : http://www.chemla.org/textes/voleur.html.
(2) Devaux (G.), « Gandi, une révolution dans la continuité » in Le Journal du Net, 2 juin 2006, http://www.journaldunet.com/0606/060602-gandi.shtml

(à suivre)

Au prochain numéro : Le corps du délit
ou Qu’est-ce qu’un nom de domaine ?

Charles Simon est avocat au Barreau de Paris et administrateur du Chapitre français de l’Internet Society (www.isoc.fr) dont il co-anime la Commission juridique.

En savoir plus

— Site de l’Atelier Internet de l’ENS, animé par Éric Guichard